Par Hanane Ben
Une analyse publiée par le quotidien sioniste Yedioth Ahronoth prétend que la rupture entre l'Algérie et les Émirats arabes unis dépasse la simple crise diplomatique pour marquer une recomposition globale des alliances en Afrique du Nord et au Sahel.
Sous la plume d'un auteur marocain, le texte oppose l'« agilité » d'un axe Abou Dhabi-Rabat-Tel-Aviv — adossé aux capitaux et aux réseaux portuaires et sécuritaires — à un modèle algérien présenté comme « rigide » et dépassé. Si la description des ambitions émiraties et de leur toile régionale repose sur des faits tangibles, la grille de lecture appliquée à l'Algérie relève d'une caricature partisane visant à masquer les fondements réels de sa doctrine stratégique.
Une inversion sémantique : le mercenariat travesti en agilité
Cette présentation de la projection émiratie constitue une inversion sémantique grossière où l'ingérence opportuniste est travestie en « agilité stratégique ». ce que l’analyste stipendié a omis de dire est que l'influence d'Abou Dhabi ne s'épanouit que dans le chaos et la fragilité institutionnelle des États en crise, en appuyant des factions armées non étatiques et en monnayant du capital financier contre des morceaux de souveraineté.
Opposer ce modèle hors-sol à la doctrine algérienne est une absurdité conceptuelle. Ce que l'analyse qualifie de « rigidité » est en réalité une posture d'État responsable, fondée sur le respect de la légalité internationale, le non-alignement et le refus catégorique de la dépendance aux capitaux étrangers.
Réduire l'influence d'Alger équivaut à ignorer sa puissance militaire conventionnelle, sa profondeur géopolitique naturelle, son autonomie financière sans dette extérieure et son rôle de pilier irremplaçable dans la sécurité énergétique de la Méditerranée. Alors qu'Abou Dhabi bâtit une influence éphémère dépendante de relais locaux volatiles et de plus en plus rejetée par les peuples de la région, l'Algérie s'appuie sur une puissance endogène et une légitimité institutionnelle qu'aucune diplomatie du chèque ne pourra jamais remplacer.
La sous-traitance marocaine érigée en illusion stratégique
La tentative de présenter sa royauté du Maroc comme le « pivot » d'un axe triomphant reliant Abou Dhabi, Tel-Aviv et Washington masque une réalité bien plus dure à imaginer ; celle d'une perte d'autonomie stratégique compensée par une fuite en avant diplomatique.
En troquant sa souveraineté économique et sécuritaire contre des investissements émiratis et des technologies militaires israéliennes, Rabat s'est progressivement transformé en un simple sous-traitant des agendas étrangers en Afrique du Nord.
L'ouverture de représentations diplomatiques symboliques ou l'injection de capitaux dans des infrastructures qui ne profitent qu’à la famille régnante ne masquent pas la vulnérabilité d'un Maroc sous perfusion, étranglé par la dette et dépendant d'alliances sécuritaires hautement impopulaires. Présenter cette sous-traitance comme un moyen de « faire face à l'Algérie » relève de l'illusion géopolitique.
Là où Alger conserve une liberté de décision absolue adossée à ses propres capacités de défense, le Maroc s'enferme dans un engrenage où chaque décision stratégique doit être validée ou financée par des parrains extérieurs.
L'artifice de l'encerclement et l'impérialisme portuaire
La précaution rhétorique consistant à nier l'existence d'une « alliance militaire formelle » est un artifice contredit immédiatement par l'aveu d'un maillage sécuritaire visant à encercler l'Algérie. Cette analyse confirme précisément ce qu'Alger dénonce avec lucidité : l'importation délibérée d'une menace sioniste et émiratie aux portes du Maghreb.
Présenter ce dispositif d'espionnage, de cyber-guerre et de déstabilisation comme une simple « convergence d'intérêts » relève de la mystification. Cette coalition hybride traduit la fébrilité d'acteurs incapables de modifier les équilibres par la voie diplomatique conventionnelle et réduits à des manœuvres de harcèlement aux frontières algériennes.
Ce cynisme atteint son paroxysme lorsque cette analyse stérile vante la stratégie portuaire d'Abou Dhabi en Afrique.
L'exemple du port de Berbera au Somaliland confirme une logique de démantèlement des souverainetés nationales, où la gestion d'infrastructures critiques sert d'outil de chantage logistique. Qualifier cet impérialisme portuaire d'« agilité diplomatique » est une vaste fumisterie. Ce modèle prédateur, dénoncé par les nations africaines conscientes de leurs intérêts, s'oppose radicalement à la vision algérienne d'un développement souverain fondé sur de véritables partenariats d'État à État.
Du sponsoring de milices au Sahel au mirage de l'isolement
L'argumentation biaisée développée sur le Sahel, la Libye et le Soudan repose sur une cécité stratégique majeure. Travestir le soutien financier à des milices armées — comme les forces de Khalifa Haftar ou les FSR au Soudan — en « flexibilité » revient à glorifier la destruction programmée des États. En Libye comme au Sahel, l'implication d'Abou Dhabi ne relève d'aucune diplomatie pragmatique, mais d'une ingérence déstabilisatrice visant la captation des ressources minérales et le financement du chaos.
L'Algérie ne considère pas le Sahel comme une simple chasse gardée commerciale, mais comme un prolongement direct de sa sécurité nationale. Contrairement aux Émirats qui injectent des capitaux volatiles sans se soucier des conséquences sécuritaires, la diplomatie algérienne s'appuie sur une proximité géographique irremplaçable et un engagement constant pour l'intégrité territoriale et la lutte antiterroriste.
Dès lors, présenter l’entité sioniste comme le « bénéficiaire discret » de cette recomposition révèle le véritable objectif du texte : faire accepter l'Etat hébreu comme un arbitre incontournable du Maghreb via la sous-traitance émiratie.
Qualifier la position de l'Algérie d'« isolement » est un contresens. Ce que les relais d'Abou Dhabi décrivent comme une marge d'isolement est le choix délibéré de ne pas brader ses principes ni sa sécurité. En refusant de s'intégrer dans cette architecture de renseignement et de défense intégrée, l'Algérie préserve son indépendance décisionnelle absolue et demeure le seul rempart authentique contre la satellisation de la région.
Un plaidoyer politique usé face à la puissance des principes
L'appel explicite adressé à Washington pour qu'il mise sur le trio Abou Dhabi-Rabat-Tel-Aviv dévoile la nature propagandiste de cette divagation intellectuelle, qui devient un plaidoyer d'activisme politique. Inviter la Maison-Blanche à parrainer ce réseau confirme que cet axe n'a aucune autonomie et ne peut subsister sans protection américaine.
La suggestion de maintenir une relation « pragmatique » avec l'Algérie « au gré des besoins » démontre une méconnaissance totale des réalités. Les décideurs américains savent parfaitement qu'aucun dispositif sécuritaire au Sahel ou en Méditerranée ne peut fonctionner en ignorant le poids central, la stabilité et l'expertise antiterroriste d'Alger.
Élever ce pays nain qu’est les Emirats Arabe Unis au rang d'« architecte des équilibres régionaux » relève d'une fiction géopolitique visant à légitimer ce qui n'est en réalité qu'une logique de rentier mercenaire et d'affairisme sécuritaire.
Ce que l'analyste stipendié présente comme une confrontation entre une puissance réseau moderne et un État traditionnel est un faux dilemme géopolitique. D’un côté, un réseau hors-sol, dépourvu de profondeur démographique et territoriale, contraint d'acheter des relais éphémères à coups de pétrodollars ; de l'autre, un État-nation souverain, doté d'une armée conventionnelle puissante et d'un ancrage géographique inamovible.
L'illusion d'un nouvel ordre régional façonné par ce trio se heurtera inévitablement au rejet populaire massif de la normalisation et aux contradictions internes d'un axe artificiel. Face à ces manœuvres d'encerclement, l'Algérie ne subit aucune pression paralysante : elle demeure le seul pôle d'équilibre et de stabilité réelle au Maghreb et au Sahel, prouvant que la véritable puissance stratégique s'appuie sur la souveraineté et les principes, et non sur des architectures financières et sécuritaires d'emprunt.