Par Hanane Ben

Invité sur le plateau de la chaîne Al Mayadeen suite au rapprochement diplomatique entre Rabat et Tel-Aviv, Ahmed Wehman, président de l'Observatoire marocain contre la normalisation, tire la sonnette d'alarme.

 Brandissant des unes de presse provocatrices diffusées au Maroc, il dénonce un projet d'ingénierie identitaire visant à fabriquer une « identité judéo- amazigh ». Au-delà du cas marocain, le militant met en garde contre un plan de déstabilisation plus large ciblant l'ensemble du Maghreb, de l'Algérie à la Mauritanie en passant par la Libye.

« Ce qui s'est produit n'est qu'un détail. Le véritable projet est de faire du Maroc un Royaume sacré pour les enfants d'Israël ». C’est par ces mots que s'est exprimé Ahmed Ouihmane, président de l'Observatoire marocain contre la normalisation, sur la chaîne Al Mayadeen, suite à l'annonce du rehaussement des relations diplomatiques entre le Maroc et Israël.

Pour illustrer ses propos, il a brandi un journal imprimé au Maroc dont le titre à la Une affichait : « Le Maroc, royaume des Israéliens ». Il s'est étonné de constater que ce journal soit librement vendu dans les kiosques marocains sans que cela ne suscite la moindre indignation ou interrogation. Il a également mentionné un autre magazine, publié en français, arborant la manchette : « Maroc, terre juive ».

Selon lui, ces publications s'inscrivent dans une tentative d'inventer de « nouvelles identités », faisant référence aux « identités meurtrières » conceptualisées par Amin Maalouf et analysées par le regretté Anis Naccache dans son ouvrage La Confédération levantine. Plus précisément, il dénonce la création de toutes pièces d'une identité judéo-amazigh.

Ahmed Ouihmane a tenu à préciser : « je m'adresse à vous en tant qu'Amazigh. J'affirme à nos frères du Levant que 99 % des Amazighs sont des hommes libres. Ils se comptent par millions, sont fiers de leur foi musulmane, de leur arabité et de leur histoire, tout en revendiquant haut et fort leur amazighité, à l'opposé de ce que véhicule la propagande sioniste ».

Il conclut en avertissant que le Maroc n'est pas la seule cible de cette dynamique globale « L'objectif ne se limite pas au Maroc. Ils préparent le retour d'une décennie noire en Algérie. Regardez la Libye ; elle a déjà été divisée en trois régions, et ils préparent une quatrième région destinée à réinstaller des migrants africains pour modifier la démographie locale. La Mauritanie est, elle aussi, directement visée ».

Les rouages de la fabrication identitaire

Les avertissements d'Ahmed Ouihmane font écho aux travaux de l'écrivain et militant antisioniste Jacob Cohen. Ce dernier est l'une des figures majeures à avoir théorisé et documenté ce qu'il décrit comme un projet d'influence israélien visant à promouvoir l'« identité judéo-amazigh ». Il consacre des passages entiers au Maroc comme étant un laboratoire de la normalisation culturelle et sociétale avec Israël.

Dans son roman à clé ; Le Printemps des Sayanim, Jacob Cohen décrit le fonctionnement des sayanim (les « collaborateurs » de la diaspora aidant le Mossad). Il y aborde la manière dont des réseaux culturels et associatifs au Maghreb sont mobilisés pour fabriquer de nouvelles appartenances régionales et détacher certaines communautés (notamment amazighes) du sentiment d'appartenance arabo-musulmane.

Dans Nouvelles judéo-maghrébines, il traite des dynamiques communautaires entre Juifs et Musulmans dans le Maghreb actuel et en France. Il y analyse comment l'histoire commune est instrumentalisée à des fins idéologiques, notamment pour promouvoir un « roman national » réinventé autour du judaïsme berbère.

À travers ses nombreux livres et articles, l’écrivain antisioniste développe une analyse axée sur plusieurs points pour expliquer la promotion du judaïsme berbère.

Selon Jacob Cohen, l'État d'Israël applique depuis le milieu du XXe siècle la « doctrine des périphéries » (théorisée à l'origine par David Ben Gourion). C’est la a stratégie du « diviser pour régner » qui consiste à chercher des alliances avec des minorités non-arabes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (Kurdes, Maronites, Amazighs) pour affaiblir le bloc panarabe.

Il dénonce la manière dont des chercheurs, associations et diplomates pro-israéliens mettent excessivement l'accent sur l'histoire de la reine Kahina ou le prétendu prosélytisme judaïque chez les Amazighs avant l'arrivée de l'Islam. Pour Cohen, l'objectif de cette promotion du « Judaïsme berbère » est d'accréditer l'idée d'un lien « organique et pré-islamique » indissoluble entre les Juifs et les Amazighs.

Jacob Cohen a, par ailleurs, documenté à plusieurs reprises l'apparition d'associations d'« amitié judéo-amazighe » au Maroc et dans la diaspora européenne à partir des années 2000. Il affirme que ces structures reçoivent des financements et des invitations à des colloques universitaires en Israël pour former des relais d'opinion et normaliser la présence israélienne au Maghreb.

Enfin, il soutient que le discours sioniste exploite les revendications culturelles et linguistiques légitimes des populations amazighes pour canaliser leur mécontentement vers un sentiment anti-arabe et anti-islamique.

L'universitaire et analyste politique Ahmed Bensaada s'inscrit pleinement dans cette grille de lecture géopolitique. Dans ses essais et interventions consacrés à l'ingérence étrangère et aux « révolutions colorées », il théorise l'exploitation des failles identitaires et régionales comme un levier stratégique de déstabilisation. Bensaada analyse le rapprochement entre certains milieux pro-israéliens et des factions identitaires au Maghreb non pas comme une démarche d'ouverture culturelle, mais comme une application directe de la « doctrine des périphéries ». Selon lui, la promotion d'un récit binaire opposant l'élément amazigh à l'élément arabo-islamique s'inscrit dans un plan de sous-traitance géopolitique — ce qu'il qualifie parfois de recours à des « informateurs indigènes » —, destiné à morceler la cohésion nationale des pays d'Afrique du Nord (notamment en Algérie et au Maroc) et à légitimer la normalisation avec Israël.

Le MAK, l’informateur indigène d'Israël en Algérie

Dans cette mécanique d'ingénierie identitaire décortiquée par Ahmed Bensaada, le MAK, classé organisation terroriste en Algérie, se positionne comme un relais local de la doctrine des périphéries, le mouvement dirigé par le guignol Ferhat Mehenni s'est inscrit dans une logique de rupture radicale avec l'État-nation algérien. La visite officielle du chef du MAK en Israël en 2012, conjuguée à ses déclarations réitérées en faveur de la diplomatie israélienne et à l'ouverture affichée vers Tel-Aviv, illustrent la concrétisation de cette alliance géopolitique. En instrumentalisant les revendications culturelles amazighes — pourtant partagées par une majorité de citoyens attachés à la souveraineté nationale —, le MAK joue ainsi le rôle d'exécutant d'une stratégie d'infiltration extérieure. Il alimente le récit séparatiste, cherche à créer des fractures régionales artificielles et offre un point d'ancrage idéologique permettant à des acteurs étrangers d'isoler l'Algérie et de fragiliser sa cohésion territoriale.

Cependant, cette stratégie d'infiltration par le biais de la question Amazigh se heurte à une réalité incontournable : le MAK ne dispose d'aucun ancrage populaire, ni en Algérie ni en Kabylie. Les citoyens algériens, dans toute leur diversité culturelle et linguistique, demeurent pleinement conscients des plans machiavéliques visant à ébranler leur cohésion nationale. Après avoir échoué à instrumentaliser la carte de l'extrémisme religieux lors de la tragique « décennie noire » des années 1990 — une option qu'ils n'ont d'ailleurs jamais totalement abandonnée —, les ingénieurs de la déstabilisation tentent aujourd'hui de jouer la carte de la rupture identitaire. Mais cette démarche est, elle aussi, peine perdue. Fort de son histoire et instruit par les épreuves du passé, le peuple algérien identifie clairement ces méthodes d'ingérence extérieures et refuse d'être le terreau de la fragmentation de son propre pays.

Face aux manœuvres de déstabilisation, la réponse du peuple algérien réside dans sa propre essence : dans son entièreté, par-delà les régions et les langues, il se vit et se pense en Amazigh, véritablement, en homme libre.